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Toutes les époques tendant à déprimer ont connu leur pilule miracle. Grâce à la crise de confiance généralisée qui touche la démocratie et les institutions politiques, nous n’échappons pas à l’enfilage de certitudes rhétoriciennes (peu) rassurantes sur les moyens de nous sortir du chaos annoncé. Et tant pis si nous perdons un peu le fil avec la réalité.

Récemment, nous avons ironisé (très gentiment) à propos d’une énième conférence-débat-colloque-table ronde portant sur les effets envisagés de la civic tech. Notre propos n’est évidemment pas de fustiger les positions des uns et des autres sur le sujet, mais de poser le doigt sur un danger : celui de considérer que la civic tech pourrait être une solution ou un problème pour la démocratie.

 

Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. — Molière, Le Malade imaginaire

 

Depuis 2016, pas une semaine (ou presque) sans cette litanie d’interrogations sans réponses :

L’utilisation ad nauseam d’un concept en manque de définition conduit invariablement à une impasse : celui d’un récipient fourre-tout qui dilue automatiquement la potion qu’elle enferme. Au pire, la “civic tech” devient un mot-valise qui ne signifie plus rien et qu’on emploie de manière contre-productive (le prétexte civique, ou civic washing) par bêtise ou par méchanceté. Au mieux… il n’y a pas de “au mieux”. En vérité, la “civic tech” est devenue une construction lexicale sans envergure, calée sur les autres énergumènes du même acabit : LegalTech, FinTech, CleanTech, GreenTech, BioTech, MedTech, HealthTech, EdTech, blablaTech — qui dénotent avant tout une fascination pour la technologie et un goût immodéré pour la classification.

Tordre le bras aux fantasmes

Notre système français repose sur des fondations d’un autre âge. Pas celles de Mansart ou d’Eiffel mais plutôt celle d’une vulgaire tour en béton armé, aujourd’hui fissurée par le temps. En 1958, la Ve République a été imaginée dans un contexte historique (la décolonisation dans la douleur) et social particulier : c’est une époque où la proportion de bacheliers dans une génération atteint péniblement 10% (contre près de 80% en 2017), où seule 10% de la population posséde un téléviseur quand aujourd’hui 80% des gens utilisent régulièrement internet.

Pourtant, bien des décisions paraissent encore se prendre en toute décontraction avec les normes mentales des années 50, niant la réalité d’une société cultivée, connectée, apprenante, et dont nous connaissons le désir de participer à la co-fabrication de la décision publique ou, au moins, de faire du citoyen un acteur continu de la démocratie.

Partant de là, “le moins pire des systèmes” pourrait être promis — sur le papier — à une belle mutation. L’utilisation de la puissance du numérique au bénéfice des institutions nous permet de croire collectivement à un retour de la confiance dans la production de communs, à commencer par la production de décisions plus efficaces. C’est le sens de la première action politique de Barack Obama lorsqu’il a été élu, dès 2009.

Regarder vers l’avant

C’est ici que prend son sens ce mouvement diffus, médiatique, un poil abstrait, qu’on appelle la “civic tech” : rien d’autre que l’ouverture et la transparence des processus de décision publique au moyen, notamment, de la technologie, pour une plus grande efficacité de l’administration, des normes et des lois qui cimentent notre quotidien. La technologie n’est pas une fin en soi : elle favorise simplement la participation d’un public plus large et plus diversifié mais ne s’oppose en rien aux méthodes traditionnelles de concertation citoyenne.

De notre côté nous poursuivons notre mission consistant à convaincre les décideurs (publics et privés) de considérer la participation citoyenne et la transparence des méthodes d’intelligence collective utilisées pour le recueil de cette participation comme une solution et non une contrainte. D’embrasser la vision d’une société fondée sur la collaboration des individus qui la composent.

A toutes ces interrogations lancinantes qui structurent le doute, la réponse est simplissime : le politique peut tout à condition de le vouloir. Participer et exiger les conditions de la participation est un acte politique. Ne pas participer et ne pas exiger les conditions de la participation est également un acte politique. Ce n’est pas la “civic tech” et ses acteurs fantômes qui sauveront le monde : ce sont les citoyens dans leur globalité qui décideront de reconstruire collectivement, en bonne intelligence, la société dont ils rêvent.

Depuis 2009, Le Baromètre de la confiance politique du Cevipof mesure la confiance des Français(e)s envers la démocratie en général, les acteurs politiques, sociaux et économiques en particulier. Il permet de se projeter dans l’avenir, en analysant les « optimismes personnels » et  les « pessimismes collectifs ».

Pour intituler la vague 2018, le célèbre centre de recherches politiques de Sciences Po a choisi « La défiance s’obstine », justifié par plusieurs marqueurs éclairant la déception globalisée de la population vis-à-vis du système et de ses acteurs (pages 24, 25, 26 et 31). Toutefois nous choisirons de proposer ici quelques extraits qui nous paraissent révélateurs d’une autre vision.

Méfiance et espoir sont dans un bateau. Ils tombent d’accord : qu’est-ce qui reste ?

Les analys(t)es du quotidien médiatique ont bon dos de jeter bébé (l’avenir) avec l’eau du bain (le présent). L’art de faire tourner en boucle le supposé désenchantement des citoyens pour la politique en stigmatisant l’abstentionnisme s’est tristement banalisé. Et il esquive des subtilités du réel. En effet, selon l’enquête :

  • 74 % des gens considèrent qu’ils peuvent changer la société par leurs choix et leurs actions
  • 67 % des gens pensent que les responsables politiques devraient prendre l’avis du plus grand nombre de citoyens avant de décider
  • 61 % du panel estime que le gouvernement devrait changer ses projets politiques en fonction de ce que la plupart des gens pensent
  • 57 % des gens soutiennent que la politique n’est pas une affaire de spécialistes
  • 55 % des gens croient que ce n’est pas un gouvernement mais les citoyens qui décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays
  • 51 % des gens portent un intérêt à la politique

Cette vision portée par ce mouvement réel, par cette autre vague, qui roule depuis plusieurs mois, doucement mais ostensiblement, au coeur de la population, des médias et des politiques est la vision transpartisane d’une société dans laquelle les prises de décisions publiques pourraient se faire à l’aune d’une plus grande participation des citoyen(ne)s.

Elle est portée par la civic tech en général et par Capco en particulier. Avec près de 10 000 contributions en moins de trois semaines, le Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises lancé par Bruno Le Maire est sur le point de détrôner Axelle Lemaire et République Numérique, champion français toutes catégories de la participation citoyenne à la décision publique depuis 2015.

Notre mission au quotidien : disséminer notre méthodologie de co-construction de la décision, que nous avons commencé à expérimenter en 2013 avec Parlement & Citoyens. Hasard (ou pas), l’actuel ministre de l’Economie faisait partie des six premiers expérimentateurs de la plateforme de rédaction collaborative de la loi avec sa proposition de restaurer la confiance entre citoyens et parlementaires. S’il a manifestement échoué dans sa quête d’alors (les parlementaires pointent en dernière place de l’enquête Cevipof 2018 avec seulement 29 % de confiance accordée par les citoyens), le ministre participe aujourd’hui à la pérennisation de ce mouvement que nous tentons d’insuffler modestement dans les coulisses de l’Etat depuis plusieurs années.

Think Local, Act Local

A l’autre bout du baromètre de confiance que le Sénat et l’Assemblée nationale tiennent par la queue, les maires (55 %) et les conseils municipaux (53 %) résistent tant bien que mal aux flammes de l’Enfer. Nous sommes convaincus depuis plusieurs années que les collectivités territoriales détiennent une partie de la solution à la crise de confiance qui secoue la société, raison pour laquelle nous leur dédions aujourd’hui une offre commerciale spécifique, notamment aux territoires de moins de 50 000 habitants. La raison en est simple : l’acculturation à la participation — que ce soit en direction de la population, des élus ou des services — est vraisembablement plus simple à appréhender sur des projets locaux concrets, comme un budget participatif, une consultation pour réaliser un diagnostic sur le Plan local d’urbanisme ou encore un questionnaire pour diligenter une enquête sur les rythmes scolaires.

Il est toujours possible de maugréer sur des institutions qui ne répondent pas au besoin, de plus en plus fort parmi la population, de participer à la prise de décisions qui la concernent. Il n’est pas vain de mettre le doigt sur les déficiences du système. Mais nous privilégions, comme toujours, de regarder avec bienveillance le verre à moitié plein plutôt que de tancer le vide avec défiance. Partout dans le pays, des décideurs politiques — quelles que soient leur étiquette — croient qu’il est possible de rétablir le lien de confiance avec les citoyen(ne)s en mettant en place des projets participatifs sincères. En 2017, les régions Bretagne et Ile-de-France, les départements de Loire-Atlantique et des Hauts-de-Seine, les métropoles ou les villes de Lille, Orléans, Montreuil, Courbevoie, Rezé et Clermont-Ferrand ont rejoint une communauté de collectivités pionnières comme la région Centre-Val-de-Loire, le département de Corrèze, les métropoles de Rennes et de Grenoble, les villes de Mulhouse et Bayonne. D’autres viendront en 2018, à commencer par la Ville de Paris qui nous a confié la refonte du site idées.paris.

Notre responsabilité individuelle de citoyen(ne) est de répondre présent(e) à ces signes positifs, en conservant notre esprit critique. C’est la condition à la mise en place d’un cercle vertueux. Rendez-vous l’an prochain pour la prochaine vague Cevipof et de son baromètre de la confiance politique 😉

Nous avons été gentiment invités par l’Institut de la concertation et de la participation citoyenne à intervenir vendredi dernier lors du 5e Cycle Concertation & Numérique qui se tenait à Nantes sur le thème : « La démocratie numérique est-elle une affaire de prestataires ? »

Thibaut a pu exposer le point de vue du prestataire dans un atelier où avaient également été invités Maxime Sourdin, chargé de mission Grand Débat Transition Energétique à Nantes Métropole et Olivier Doutrelot, responsable du pôle projets de Paris Numérique à la Ville de Paris.

Comme souvent quand il s’agit de poser un débat de ce type, une grande partie de la problématique repose sur les définitions qu’on assigne aux différents éléments de la question. Ici deux axes se distinguent, qui colportent un certain nombre de fantasmes qu’il peut être utile d’analyser et de découdre : la démocratie numérique et le prestataire de service.

Le presta : envoie le pognon à la « civicbiz » ?

En gros, le prestataire se trimbale une image relativement négative : marketing aggressif de ses forces de vente, génération de profit à tout prix ou arrogance du consultant parisien qui vient expliquer la vie aux provinciaux. C’est bien dommage ! car le prestataire peut préserver le politique contre lui-même et contre la tentation toujours présente, lorsque les choses se crispent, d’apporter de mauvaises solutions à de “bons” problèmes. A notre sens, l’élu(e) n’est pas seul(e) dépositaire de l’intérêt général. D’ailleurs, notre dernière enquête de satisfaction auprès de nos clients est formelle : 115 % d’entre eux sont satisfaits de leur choix, 135 % sont admiratifs du travail effectué et 45 % ont choisi un consultant Capco comme parrain du petit dernier.

Plus sérieusement, les entrepreneurs de la civic tech sont aujourd’hui (Capco, en tout cas, très clairement) de véritables militants dans le domaine de la démocratie numérique, et leur confier une partie de la mission de participation de la population à la décision publique n’est pas une priva(tisa)tion du service de l’Etat ou de la collectivité en charge de cette mission. L’idée n’est pas “juste” de sous-traiter la propulsion d’une plateforme en ligne de démocratie participative car notre champ d’activité va bien au-delà de la mise à disposition de cet outil. Typiquement, nous avons travaillé avec la métropole de Rennes à la conception du budget participatif, nous avons produit une synthèse sur une consultation menée par la métropole européenne de Lille et nous avons formé le conseil départemental de Loire-Atlantique à la démocratie ouverte (“open gov”).

D’ailleurs, l’internalisation de la démocratie numérique dans une collectivité est souvent un leurre : on se targue d’échapper aux biais de l’externalisation mais le résultat obtenu par les agents en interne est souvent intrinsèquement lié à une démarche d’externalisation de l’outil. Combien de fois avons-nous vu une collectivité réaliser une enquête publique avec un questionnaire Google ?

Bref, nous ressentons clairement que la réticence de certains est liée à une hypothétique “perte de pouvoir” des services sur le domaine de compétences qui est le leur. Le travail d’acculturation à la participation, qu’on croit descendant (la collectivité qui convainc la population) n’est pas si unilatéral qu’il en a l’air : il reste encore du chemin à parcourir pour persuader que le prestataire de démocratie numérique n’est pas un péril pour la collectivité mais un simple accompagnateur de la transformation.

Le presta : fossoyeur de débat public ?

Le second fantasme est celui de penser que le prestataire qui fournit une plateforme de démocratie numérique est un ayatollah du « digital » et qu’il est désormais nécessaire d’éradiquer toute autre forme poussiéreuse d’expression citoyenne. Et tant pis pour les fameux « publics absents » ou simplement « éloignés » de la chose numérique et/ou de la chose publique.

Chez Capco, nous n’avons jamais tenu ce discours car nous n’en pensons pas le début du commencement. Notre positionnement est très clair : le numérique est un élément majeur de la transmutation de la société, son impact n’est plus à démontrer. Notre vision repose sur la conviction profonde que les modes de prise de décisions aujourd’hui appartiennent à un âge où le niveau d’éducation et de communication de la population se situait à des années-lumière de celui dont nous jouissons — depuis, notamment, l’arrivée massive du numérique dans notre quotidien.

Pourtant, le numérique connait évidemment des limites.

Bien sûr, il peut induire des biais de représentativité dans la participation, mais ce biais ne lui est pas propre : les réunions publiques « à l’ancienne » réunissaient elles aussi un auditoire peu hétérogène, souvent composé de personnes (beaucoup) plus âgées que la moyenne — et, comme nous l’avons déjà souligné — que dire de la représentativité à l’Assemblée nationale où la moitié de la population (fonctionnaires et ouvriers) est littéralement absente des bancs de nos représentants. Le numérique a au moins le mérite de permettre de toucher une diversité bien plus large de la population.

Bien sûr, le numérique est susceptiblement sujet à un type de pollution qui peut se répandre à une vitesse phénoménale : le spam, le « trolling » ou la diffamation. Là encore, c’est une limite à laquelle nous répondons par la méthode et l’observation : en quatre ans et sur plus de 350 projets participatifs, le taux de modération de nos plateformes ne dépasse pas 0,1 % ! Pourquoi ? Parce qu’au lieu de focaliser sur la représentativité de la population en créant des dispositifs catégoriels nous privilégions la voie de la diversité de l’expression et des solutions en ouvrant les possibles des configurations existantes. Résultat : rassembler cette diversité permet d’échapper à la tentation des groupes de pression de faire nombre, car contrairement à la qualité, la quantité ne garantit pas d’impact.

Le fabuleux potentiel du numérique n’exclut pas la mise en oeuvre de dispositifs parallèles en présentiel. A Montreuil, par exemple, les services municipaux ont mis en place des ateliers spécifiques permettant de recueillir les contributions des habitants n’ayant pas accès à la plateforme du budget participatif. Et la présentation des projets par les citoyens se déroule au coeur de réunions publiques déconnectées du numérique.

Le presta : boîte à fantasmes

En conclusion, le prestataire n’est pas un magicien. Mais — entendue ici et là — la perte de souveraineté agitée comme un chiffon rouge n’est pas justifiée. Du début à la fin du projet participatif, c’est la collectivité qui réalise son cahier des charges, qui fait le choix de son prestataire — de l’engager et/ou de le résilier —, qui bénéficie de la disponibilité des équipes du prestataire, et enfin c’est la collectivité qui est l’unique propriétaire et exploitant des données récoltées par la plateforme (ce dernier point est un élément contractuel chez Cap Collectif) tout au long du projet participatif.

La seule « perte de pouvoir » à craindre pour les collectivités est une vue de l’esprit : celle qui consiste à considérer que 100 % des décisions publiques peuvent encore se prendre à huis-clos, sans la participation des citoyens. Le problème n’est donc plus le prestataire mais serait le citoyen lui-même. Penser ça relève effectivement d’une perte de pouvoir : pas celle des pouvoirs publics mais de la démocratie toute entière !

photo cc-by peteandcharlotte

Nous avons assisté ce jeudi à une joute relativement inspirante à Sciences Po, dans le cadre de la Nuit des Idées. La célèbre école y a organisé une conférence-débat sur le thème de “l’imagination au pouvoir” aux fragrances soixante-huitardes, en regroupant notamment le politologue Pascal Perrineau, le sociologue Dominique Cardon et le philosophe Frédéric Gros.

Parfois (trop ?) planants dans les limbes de l’imaginaire, parfois (pas assez ?) mordants pour les coulisses du pouvoir, ces échanges ont toutefois su retenir l’attention d’un public acquis à la cause de cette réminiscence vague et moderne du café philo pré-révolutionnaire.

Dark side

Pragmatique, le Politologue rappelle que les utopies collectives des cinquante dernières années possèdent un “côté d’ombre” autant qu’un “côté solaire” et ne doivent pas être considérées comme uniquement “sympathiques, chaleureuses et innovantes”. Il évoque Eichmann et son “utopie” de l’Übermensch, il évoque le communisme, entre espoir (mai 68) et désillusion (Soljenitsyne), il évoque le transhumanisme, l’homme augmenté, et “la part d’ombre des utopies technicistes : l’homme immortel” — une “horreur”.

“L’imagination peut être productrice d’horreur” — Pascal Perrineau

Mais surtout, il s’évertue à démontrer que l’imagination, chariant et suscitant ses espoirs à bout de bras, a tendance à se flétrir lorsqu’elle parvient au pouvoir. Faute à la réalité, qui ne laisse plus guère de place à l’idéalisme ; faute aux attentes magnifiques et trompeuses qu’elle engendre à sa simple évocation. L’imagination serait en France aujourd’hui fantasmée “au service d’une politique généreuse” alors qu’elle ne déclenche pas moins que “l’utopie saint-simonienne qu’est la technocratie”.

Marmite de LSD

Le Sociologue n’en dit pas moins. Bien qu’internet soit “né avec mai 68”, avec des gens qui avaient “un pied dans le militaire et un pied dans la marmite de LSD”, il ajoute — acide — que l’âge de la créativité est bien derrière nous et parle de “rationalisation froide et idiote”, de “normativité peu créative de Facebook ou Instagram” pour décrire notre époque. Pas complètement pessimiste, il admet toutefois que des signaux, des traces de l’utopie originelle sont perceptibles. Notamment une forme de “contre-culture des origines” que porte la civic tech, où “on peut innover”.

“La civic tech peut proposer des déplacements dans les politiques publiques” — Dominique Cardon

Mais le Sociologue pointe aussi “le paradoxe” des “promesses de transformation de l’humanité” qui sont aujourd’hui projetées, non plus par des libertaires — qui, à l’instar de ceux de cette “contre-culture des origines”, se pos(ai)ent idéologiquement en négation de l’autorité, qui lutt(ai)ent contre la propriété, qui sont (étaient) philosophiquement et souvent pratiquement des “pirates” — mais par des “nouveaux technologues libertariens” qui défendent une société qui protège les individus, leur liberté et leurs droits… de propriété.

Troisième voie

Le Philosophe déroule une théorie aérienne pour envisager l’imagination au pouvoir. Puisant dans Rousseau, Bergson et Platon, il propose de dépasser l’opposition traditionnelle de la morale de “devoir” avec la morale du “coeur” en dessinant “une troisième voie” grâce à une morale de l’imagination, nourrie d’Histoire, de ses modèles et de ses héros. Estimant que l’imagination partage avec la désobéissance la nécessité d’être portée par le courage, avançant que la morale engendre la honte nietschéenne “rageuse et colérique” — #BalanceTonPorc —, qui véhicule le “sentiment révolutionnaire” marxien, il mise sur son syllogisme morale-honte-révolution.

“Le plus affreux avec Google, c’est que vous trouvez ce que vous recherchez alors que le propre de la rencontre c’est de trouver ce que vous ne cherchez pas.” — Frédéric Gros

Citant Deleuze — “il n’y a jamais de création artistique qui ne provienne de la honte” — le Philosophe rêve d’une prise de pouvoir de l’intelligence. D’un monde où nous n’accepterions pas ses injustices, où la honte ne serait pas culpabilité mais une “décharge électrique portée par l’imagination”.

Un monde, en somme, où l’imagination serait “altruiste, contagieuse et communicative”.

Bienvenue en 2018 !

Thibaut était invité ce matin par les ministères de l’Agriculture et de l’Economie à la journée de restitution des Etats généraux de l’alimentation (#EGAlim), où il a eu le plaisir de prendre la parole devant la salle bien garnie pour fournir les chiffres-clés de la consultation et rappeler les principes généraux d’une consultation publique.

Notre directeur conseil n’a pas manqué de dérouler un peu de théorie :

“Ouvrir à toutes et tous une réflexion collective orientée vers la recherche de solutions et préalable à une décision”

Quels principes pour une consultation en ligne ?

Ouverture totale : tout un chacun peut participer, sans critère de sélection ou déclinaison d’identité. Toute personne disposant d’une adresse mail peut participer sous son nom propre ou via un pseudo. Si la barrière technique est donc faible, il ne faut pas minimiser la barrière symbolique ou lexicale : pour que réellement “tout un chacun” puisse participer, il faut que les contenus soient accessibles et les questions posées suffisamment simples pour pouvoir répondre sans être un expert du sujet. Ainsi, la possibilité de vote représente une facilité de participation considérable. Par exemple, sur les Etats généraux de l’alimentation, 75% des participants sont de “simples votants”. Enlever le vote présente donc le risque de se priver d’une grande partie du public. Il reste toutefois bien clair que les compteurs de vote sont une modalité de participation mais qu’il ne s’agit pas d’un référendum.

Inclusion : une consultation citoyenne n’est pas dédiée aux citoyens « lambda ». Elle est un espace où l’avis des citoyens est récolté au même titre que celui des experts, des sachants, des organisations représentatives. Il ne s’agit pas de créer un espace de discussion propre aux citoyens mais de les inclure, au même titre que les acteurs classiquement consultés, dans un exercice de réflexion. En cela, la consultation s’apparente fortement à la mécanique de l’audition.

Egalité “a priori” des points de vue : chaque participant sur la plateforme dispose d’un compte et d’un vote. Ainsi, ce que le participant va dire compte bien davantage que ce qu’il est. Le contenu prime sur le statut.

Liberté des participants : via la navigation sur Internet, les participants seront libres de participer (#oupas) au thème de leur choix et de lire (#oupas) les contenus préalables. Chacun peut ainsi participer après s’être documenté (#oupas). Après avoir lu les contributions des autres (#oupas). Il est illusoire de vouloir imposer un parcours de lecture ou de participation à l’internaute, en revanche il est impératif de lui proposer une navigation aisée — ce qui nécessite une clarté des messages et une hiérarchisation des informations.

Traçabilité des contenus : le numérique est un support écrit. L’apport majeur du numérique au processus de consultation — au-delà de permettre la participation de chacun depuis son canapé ! — réside dans la capacité à introduire une traçabilité entre ce qui va être dit par les participants et ce qui va devenir une décision. Cette traçabilité est un apport mais aussi un risque quand la consultation est purement cosmétique ou trop pauvre qualitativement : tout le monde est en capacité de voir que la consultation n’a eu aucun impact réel. En cela, une consultation en ligne est assez différente d’une consultation en présentiel via un jury citoyen qui permet : de former les participants, de les sélectionner, de rechercher le consensus, de maîtriser les débats. Les jurys ont hélas l’inconvénient de n’avoir qu’un impact limité dans la mesure où ils ne touchent que les participants, par définition en nombre restreint.

Le défi d’une consultation en ligne est donc d’allier le volume — faire connaître la consultation et rendre vraiment accessible ses contenus — et la qualité — permettre des contributions de qualité dans un cadre très souple et permettre leur exploitation réelle dans le cadre du livrable final que doit produire l’organisateur de la consultation.

Vendredi dernier, dans l’amphithéatre flambant neuf du vaisseau Station F, nous avons assisté à la présentation d’une étude [.pdf] réalisée par la filiale états-unienne de l’Atelier BNP Paribas : “la civic tech peut-elle sauver la démocratie ?

Pour une raison que l’auditoire (assez clairsemé malgré l’affiche, alléchante) n’a pas réussi à entendre, la présentation a finalement choisi de s’intituler “la civic tech peut-elle changer la démocratie ?”. Au-delà du chipotage sémantique — qui laisse toutefois à penser que la démocratie ne souffre pas du même mal aux Etats-Unis, où on voudrait la sauver, et en France, où on préfèrerait la changer — le sujet a été maîtrisé de bout en bout. Le discours était limpide, la méthodologie employée pour récolter les informations plutôt claire : la “keynote” de Ramy Ghorayeb était parfaite.

Ou plutôt : quasi parfaite, car une question est restée suspendue à la communication autour du lancement de cette étude :

Poudre de perlimpinpin

Nous passons rapidement sur l’association rapide « civic tech » = « ces technologies », car nous avons déjà eu l’occasion de dire le danger réel consistant à réduire la civic tech à un ustensile politique au service d’un hypothétique mouvement citoyen.

Mais quand même : « Comment ces technologies redonnent-elles le pouvoir au citoyen ? ». Il y a là un postulat discret qui pose implicitement un vrai débat de fond. D’un côté nous avons une étude qui tente de répondre à une problématique : il faut sauver la démocratie. De l’autre côté nous avons une communication qui questionne de façon rhétorique une solution : il suffit de redonner le pouvoir aux citoyens.

On a donc décidé par syllogisme d’insinuer une vision : le problème de la démocratie, c’est juste un problème de citoyens qui auraient perdu le pouvoir et à qui il suffirait de « redonner » ce pouvoir. Par ruissellement, ce fameux empowerment qui fait rêver la ménagère serait donc LA solution à la crise de confiance qui plombe gentiment nos institutions. Une autre manière de dédouaner ces dernières en faisant miroiter un nouvel âge au peuple.

En bref, une vision hyper « bottom-up » qui participe au fantasme de l’outil miracle (comme contestation de l’ordre gestionnaire, dirait Michael Vicente), de la combinaison spatiale qu’il nous suffirait d’enfiler pour vaincre la méchante crise de la démocratie.

Outiller les innovateurs démocratiques

Ce que nous proposons repose sur l’observation d’une réalité beaucoup plus concrète à nos yeux : il n’existe pas d’outil qui puisse délivrer le moindre résultat sans une implication forte du politique dans sa mise en oeuvre. Plutôt que de draguer le citoyen en lui promettant le pouvoir à partir d’un outil, nous préférons identifier les décideurs qui partagent la vision d’une société basée sur la collaboration des individus qui la composent, et nous attacher à les outiller pour qu’ils appliquent concrètement cette vision.

La question n’est donc pas de « redonner le pouvoir au citoyen » à travers la technologie. Mais plutôt de mettre à niveau la société pour qu’elle passe à l’échelle et rentre pleinement dans une époque où les attentes des citoyens en matière de volonté de participer à la décision — par l’augmentation sensible des moyens (techniques, culturels, intellectuels) — sont démontrées par les enquêtes et par l’expérimentation.

Ce n’est pas la civic tech qui sauvera la démocratie : c’est la démocratie qui se sauvera elle-même. Notre travail est de la poursuivre, de la convaincre et de la former à se transformer.

 

Thibaut Dernoncourt, directeur conseil chez Cap Collectif, a eu le plaisir de répondre à l’invitation de l’Assemblée nationale pour participer à la table ronde sur le thème Évaluation des politiques publiques et innovations démocratiques, organisée par la Mission d’évaluation des dispositifs d’évaluation des politiques publiques et ouverte à la presse. Les autres participants à cette table ronde étaient Ilaria Casillo, vice-présidente de la Commission nationale du débat public, Béatrice Plottu, directrice de recherche à la Faculté de droit, d’économie et de gestion de l’université d’Angers, Loïc Blondiaux, professeur de science politique à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, Henri Jacot, membre de la Société française d’évaluation et Valentin Chaput, gérant de l’entreprise Open Source Politics.

 

 

En résumé

Saucisson — J’ai du mal à adhérer à la vision du citoyen qu’on arriverait à saucissonner en tranches — qui serait parfois « pur citoyen », le lendemain usager, un autre jour dans une association, dans une entreprise, ou simple contribuable. Cela me paraît assez contestable.

Dr Michu — « Madame Michu » ou le « Citoyen Lambda » ce sont toutes ces personnes dont on rêverait qu’elles arrivent sur les dispositifs de participation, mais d’une part on sait qu’ils sont très durs à atteindre et d’autre part on va finir par avoir des gens qui seront des professionnels de Madame Michu et dont l’activité principale sera de répondre aux consultations qu’on aurait organisées pour eux.

Casser les briques — Ce saucissonnage aboutit à créer des dispositifs parallèles. On va avoir des briques pour les experts, une brique pour les parlementaires, une brique pour la société civile, une brique pour les syndicats… C’est l’inverse de ce que nous [Cap Collectif] essayons de faire : nous n’essayons pas de créer un dispositif dédié auprès des citoyens qui seraient les exclus d’un autre dispositif — nous essayons d’ouvrir un dispositif existant.

Rigueur et droit — Un élément qu’il paraît important de rappeler, notamment à l’Assemblée nationale, c’est que la participation est un droit. Ce n’est pas parce que c’est compliqué qu’on ne peut pas le faire. Que ce soit compliqué n’est pas un problème, notamment si l’on souhaite que l’évaluation présente une certaine rigueur méthodologique.

Regard critique — Si on considère que l’évaluation c’est tout regard critique sur une politique publique, alors nous [Cap Collectif] en faisons puisque nous invitons les citoyens à critiquer des politiques publiques, actuelles et passées.

Objectif — Là où ça bloque, ce n’est pas forcément sur l’évaluation en soi, mais c’est souvent pour se rappeler de ce qu’était l’objectif initial. Il existe un risque d’évaluer un dispositif dont on est tenté de réécrire l’objectif a posteriori.

Volume — Il existe déjà des choses permettant d’associer les citoyens dans l’évaluation, comme les jurys ou les panels. Ces dispositifs ont l’avantage de permettre de travailler en profondeur et en qualité avec les citoyens. Notre parti-pris, à l’inverse, c’est la question du volume, car l’inconvénient des dispositifs de panels et de jurys c’est qu’ils n’ont d’impact qu’auprès de ceux qui participent.

Impact et numérique — Pour nous [Cap Collectif], la question de l’impact passe nécessaire par la question du volume. Une évaluation qu’on expérimente aujourd’hui à 20 personnes, est-ce qu’on est capables de le faire à 20 000 ? Ce n’est pas un chiffre délirant au regard des moyens de communication et des outils numériques dont nous disposons.

Dans le cadre de son programme hebdomadaire Soft Power, Frédéric Martel recevait ce dimanche 3 décembre Henri Verdier, directeur interministériel du numérique de l’Etat français, pour une émission sur « le numérique de l’Etat ». Ils ont été rejoints en seconde partie par Paula Forteza, députée La République en Marche, et Nicolas Princen, ancien conseiller au numérique de Nicolas Sarkozy, pour un débat : « Où en sont les civic techs en France ? ». Nous avons relevé et annoté quelques passages.

La révolution numérique

Ces révolutions-là, qui sont des révolutions industrielles totales, ne réussissent jamais si on n’a pas les institutions adaptées. — Henri Verdier

Nous rejoignons complètement Henri Verdier. C’est le sens de la mission première de Parlement & Citoyens (le projet fondateur de Capco) que d’outiller le Parlement français pour lui permettre de s’adapter aux besoins et aux moyens de l’époque. Nous ne nous sommes jamais posés en contradicteur du système mais en accompagnateur de sa transformation, en travaillant de l’intérieur avec celles et ceux — quelle que soit leur sensibilité politique — qui veulent et peuvent le changer, et tendre vers davantage de transparence et de participation.

J’espère que l’Etat redeviendra ce coeur d’intelligence collective qui permettra à la société française toute entière de réussir sa révolution numérique. — Henri Verdier

Nous espérons que cette réussite passera effectivement par un énorme élan d’intelligence collective. Reste une condition : que la révolution numérique ne soit pas une fin en soi, mais un formidable moyen pour un Etat-plateforme de transformer les institutions pour les rendre plus efficaces, plus ouvertes à la participation des citoyens à la co-construction des décisions qui les concernent.

La « civic tech »

On décrit sous civic tech un certain nombre d’entreprises enthousiasmantes menées par des gens qui veulent changer le monde et qui utilisent pour cela les données ou les missions de l’Etat, des missions d’intérêt général. […] Cela recouvre des univers extraordinairement divers. — Nicolas Princen

C’est un monde très hétérogène. Il existe deux grandes familles de civic tech : d’abord, plutôt celle des start-ups, des entreprises, qui cherchent à développer un business model autour, par exemple, de la vente de logiciels, de services, ou de l’exploitation de données personnelles, et qui cherchent à nouer des contrats avec le secteur privé ou le secteur public. D’un autre côté, les acteurs qui proviennent plutôt des associations, des mouvements sociaux, et qui travaillent plutôt sur des briques de logiciels libres, qui contribuent de façon un peu plus bénévole à ce qu’ils appellent des « communs numériques », des outils qui peuvent être partagés, réutilisés par tout le monde, auquel tout le monde peut contribuer. — Paula Forteza

Si ces deux spécialistes du numérique sont d’accord sur l’hétérogénéité des propositions faites par la civic tech aujourd’hui, la description des « entreprises enthousiasmantes », « qui veulent changer le monde », nous convient mieux que la classification un poil manichéenne suggérée par la députée en marche. Cette représentation d’une réalité ressentie et son vocabulaire très étudié  — d’un côté les « start-ups », « entreprises », « business model », « vente », « contrats » et d’un autre côté les « associations », « mouvements sociaux » (sic), « logiciels libres », « bénévole », « communs », « partagés » — est relativement surprenante venant d’une députée issue d’un mouvement politique qui veut dépasser le clivage gauche-droite, ici maladroitement reconstitué à travers le prisme de la technologie.

On passera aussi sur la naïveté de l’expression « un peu plus bénévole » : aujourd’hui, le marché de la civic tech, que nous connaissons bien car Cap Collectif en fait partie, est partagé par deux ou trois dizaines d’acteurs, dont certains font effectivement la promotion de logiciels open source. Or, à notre connaissance, ces acteurs ne travaillent ni de manière « bénévole », ni « un peu plus bénévole » : ils ont eux aussi à vivre de leur activité, qui passe souvent par des prestations de services autour du logiciel qu’ils promeuvent, comme le développement de fonctionnalités spécifiques ou l’accompagnement intellectuel de la démarche. Récemment, la SARL Open Source Politics a ainsi été choisie par l’Assemblée nationale pour mener une consultation numérique sur la réforme de l’institution, au terme d’un appel d’offres commercial mené à la régulière.

La grande problématique étant : est-ce qu’elles [les civic techs] développent un savoir-faire, une technologie ou un angle suffisant pour pouvoir durer et accompagner le débat démocratique qu’elles souhaitent contribuer à structurer, après une élection ? C’est ce qui reste à vérifier. — Nicolas Princen

Cet excellent point permet de rebondir sur une question plus large, débroussaillée par Henri Verdier dans son propos introductif. Que voulons-nous faire avec la civic tech ? Créer, dans le meilleur des cas, une force de proposition ou un contre-poids citoyen, voire un contre-pouvoir ? Nous parions sur une troisième voie que n’aborde même pas l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy : celle qui considère la civic tech comme un accompagnateur de la transformation politique, et non la matérialisation d’un courant citoyen qui aurait pour mission de « faire (bonne ou mauvaise) pression » sur le politique pour parvenir à ses fins.

Réduire la civic tech à un mouvement citoyen (civic) est le piège dans lequel de nombreux observateurs sont tombés par ignorance, naïveté ou calcul. Car il réduit la technologie (tech) à un ustensile politique qu’il conviendrait de sortir lorsque l’actualité et/ou l’agenda du pouvoir décideraient qu’il est temps de « mettre les citoyens » en avant — notamment au moment des élections, où il est de bon ton (électoraliste) de glorifier la citoyenneté qui sommeille en nous.

Chez Capco nous pensons (comme l’excellent programme Datagueule) que la démocratie n’est pas un rendez-vous. Et la civic tech n’est pas une finalité citoyenne qu’il suffit d’agiter au bon moment pour obtenir des résultats, simplement parce que, comme insistera Verdier en conclusion, « le simple fait de venir de la société civile vous rend[r]ait compétent ». Intégrer la machine grâce à une connaissance pointue de ses rouages, dénicher les innovateurs, les outiller et les accompagner dans la transformation : c’est le parti-pris que nous avons adopté dès 2013 avec Parlement & Citoyens puis à partir de 2014 avec Cap Collectif. Il s’agit d’un travail de chaque jour, éprouvant mais gratifiant, qui répond à une vision — celle d’une société fondée sur la collaboration des individus qui la composent — et non à une dérisoire logique d’agenda.

L’impact

Les civic techs sont rentrées dans une espèce d’impasse par rapport à la promesse initiale : il y a un manque d’impact politique, un manque d’impact social, d’impact économique. En termes politiques les citoyens sont de plus en plus exigeants donc ils ne vont plus participer à des initiatives sans être certains que leurs contributions va avoir un impact dans la décision politique. Donc il faut coordonner de façon plus proche avec les acteurs politiques. Du point de vue économique on se disait que tous les VC (capitaux-risqueurs – NDLR) de la Silicon Valley recherchaient des investissements et que les civic techs étaient le pari d’avenir. Là maintenant elles sont toutes en train de devenir des fondations plutôt que des entreprises. Et pour l’impact social, il y a une espèce d’élite numérique qui est en train de monter, qui arrive à avoir un impact majeur dans ses consultations et à pouvoir faire ressortir leurs contributions. — Paula Forteza

Nous saluons ici la grande clairvoyance de la députée, malgré notre scepticisme concernant « la promesse initiale » dont nous n’avons pas réussi à retrouver la trace.

Nous partageons évidemment le constat qu’il existe un risque important de fracture d’usage des plateformes participatives, concrétisé par « une espèce d’élite » doublement acculturée au numérique et à la politique. Mais s’il est difficile aujourd’hui de percevoir cette population déconnectée (que cette fracture numérique et/ou de la chose publique soit volontaire ou pas), nous notons que cette difficulté à générer de la représentativité n’est pas propre à la civic tech : il suffit de comparer le nombre d’ouvriers et d’employés à l’Assemblée nationale (3% des 577 élu.e.s) avec leur nombre effectif dans la population (grosso modo 50%).

Sur le regret exprimé par la députée que la civic tech n’ait pas été largement investie par les capitaux, nous sommes plus perplexes : en effet, plusieurs entreprises actives du secteur, comme Make.org, bluenove, Fluicity ou encore Cap Collectif, ont eu recours depuis 2014 à des levées de fonds leur permettant de prolonger leur développement et de poursuivre leur mission d’essaimage de cette culture de la participation. Mais la règle de ces apports capitalistiques est relativement simple : on ne prête qu’à ceux dont le modèle est viable, documenté et compréhensible. C’est apparemment le cas pour ceux cités plus haut, qui rassemblent à eux quatre un très grand nombre de projets participatifs, dont certains d’envergure, ayant permis à plusieurs centaines de milliers de citoyens (pas forcément des espèces d’élites, d’ailleurs) de co-construire de la décision publique.

On en vient donc à la question de l’impact. Et si les entreprises qui proposent des solutions générant directement ou indirectement de l’impact avaient davantage de chance de réussir leur développement que celles qui théorisent sans pratiquer ou qui cherchent finalement à remplacer plutôt qu’à renforcer ? Paula Forteza a raison : les citoyens sont de plus en plus exigeants. C’est en partie le fruit de notre travail collectif. Et s’ils sont prêts à participer à la condition que cette participation aura un impact sur la décision publique, il s’agit bien de la responsabilité de celui ou celle qui est responsable de la décision publique. Tout l’enjeu repose donc sur l’investissement réel du politique, sur ses engagements et sur l’action concrète qu’il ou elle engage après la phase de participation citoyenne.

Ce qui implique de cesser de faire reposer le succès de la participation sur un outil ou sur un peuple et de se décharger sur eux lorsqu’une « impasse » surgit. L’outil et le peuple donneront le meilleur d’eux-mêmes si le décideur politique fait sa part 😉

D’ailleurs Paula Forteza reste lucide, et Nicolas Princen ne dit pas mieux  :

Il y a une grosse défiance vis-à-vis des responsables politiques, mais les civic techs peuvent aider à répondre à cette défiance. Mais ça va se faire uniquement si les civic techs travaillent main dans la main avec les responsables politiques, ce n’est que de cette façon qu’on aura un vrai impact. — Paula Forteza

L’impact, on le constate déjà : il vient des gens qui ne se disent pas nécessairement qu’il faut contester ce qui existe, qu’il faut une solution de remplacement, mais ceux qui créent de vrais outils qui ont de la valeur pour l’Etat, pour prolonger son effort. — Nicolas Princen

Demain

« Main dans la main », « prolonger l’effort ». La conclusion de l’émission est donnée à Henri Verdier, chargé de faire cohérence dans un système complexe et qui tente d’envoyer un peu de rêve à la multitude :

D’un côté il y a des gens qui font des outils, c’est formidable : il faut des budgets participatifs, des concertations ouvertes, transparentes, auditables et vérifiables, etc. Ensuite il y a des civic techs qui se posent en contre-pouvoir — mais dans ce cas-là qu’ils le fassent, qu’ils ne demandent pas à l’Etat de les aider à être des contre-pouvoirs. […] Et puis au milieu il y a cette zone : est-ce qu’on peut penser une action publique plus distribuée, mieux assise ? […] Il y a des zones de co-construction où, si l’Etat fait un bout de chemin et la société civile structurée et réfléchie fait un bout de chemin, on peut faire des choses magnifiques. — Henri Verdier

Faire des choses magnifiques : et si, au-delà des « business models », il restait à disséminer une simple et véritable vision du monde ?

 

Cyril a été invité par l’UGAP pour intervenir à Radio Village Innovation durant le Salon des Maires, sur la thématique : « la civic tech, l’innovation au bénéfice de la participation citoyenne ». Il a pu y échanger avec Amélie Banzet (Etalab), Anne-Gaël Chiche (ville de Nanterre) et Tatiana de Feraudy (Iddri).

Capco était présent au Salon des Maires 2017 sur le stand de la Caisse des Dépôts et a pu y expliquer son offre et sa méthode aux nombreuses collectivités présentes durant ces trois jours.

L’union des groupements d’achat public (UGAP) est la centrale d’achat publique française. Cap Collectif est désormais référencé dans son catalogue et permet ainsi de répondre simplement aux besoins de plateforme collaborative.

 

Dans le cadre de la Semaine de l’Innovation Publique, Cap Collectif a été invité à participer à une expérimentation originale : une mise en réseau rapide, « pour liaisons utiles », des acteurs de l’innovation politique. Une rencontre en mode « speed dating« , durant laquelle les députés rencontreront les organisations invitées, par créneaux de 5 minutes.

L’association Créa-france, l’agence de design des politiques publiques Vraiment Vraiment, et Stephen Boucher, auteur du « Petit manuel de créativité politique« , ont décidé de créer cet évènement pour apporter des références d’initiatives, d’acteurs, de savoir-faire et d’analyses susceptibles de nourrir d’une façon ou d’une autre l’approche et l’action des députés dans les prochaines années.

Un évènement « inédit et transpartisan » qui permettra à Cap Collectif de discuter avec les parlementaires à la recherche de nouvelles approches et de nouveaux outils « pour mieux répondre aux attentes des citoyens ».

Gageons que le format « speed » donnera de l’énergie positive à tout le monde 🙂

 

Quand : 21 novembre 2017 à 18h
: Assemblée Nationale (101 rue de l’université)