A l’occasion du salon Solutions RH de Lyon les 18 et 19 novembre 2019, nous avons convié Véronique Galaup, de la Direction Stratégie et Transformation de la Compagnie Nationale du Rhône, à un exercice particulier : celui de nous partager – lors d’un atelier ouvert au public et à l’échange – la démarche participative qu’ils ont mis en place avec Cap Collectif pour construire la stratégie avec les collaborateurs. 

Comment les collaborateurs se sont emparés de cette démarche ? Comment a-t-elle été construite ? Dans quel contexte et pour quels résultats ? Nous avons profité de ces 45 minutes d’échanges pour en savoir plus. 

Le contexte


La Compagnie Nationale du Rhône, premier producteur français d’énergie exclusivement renouvelable est une société anonyme d’Intérêt Général. Avec près de 1400 salariés, elle est constituée de métiers d’une diversité très importante sur des sites de production situés dans toute la vallée du Rhône.

La CNR construit son plan stratégique tous les 4 ans. Dans le cadre de l’élaboration du plan stratégique 2020-2025, le Comex a fait le choix fort de construire la nouvelle stratégie en mode participatif. 

Les enjeux et attentes


Plusieurs démarches avaient été mises en place par le passé : financement participatif, consultation publique, … mais celles-ci étaient plutôt tournées vers l’externe. Cette démarche interne a donc constitué une véritable nouveauté, reposant sur 2 objectifs : partager la vision de l’entreprise avec les salariés et enrichir le projet initial grâce aux contributions de tous.  

Un challenge à relever en tenant compte d’une triple complexité :  

  • Engager à tous les niveaux de l’entreprise
  • Permettre une compréhension des enjeux par tous à travers une démarche accessible
  • Se projeter sur le long terme puisque la consultation portait sur le projet 2030

Le dispositif


Pour être en mesure d’engager toutes les parties prenantes de l’entreprise, la CNR s’est engagée dans une démarche étalée dans le temps. Différentes approches complémentaires ont par ailleurs été déployées : des actions en présentiel (interviews, réunions de travail, séminaires, ateliers) se sont ajoutées à la mise en place de la plateforme participative de Cap Collectif.

Capture d’écran de la plateforme de participation de la CNR

Sur cette interface, accessible à tous les collaborateurs, 3 modalités de participation étaient proposées :

  • voter sur les propositions initiales du groupe
  • argumenter sa position
  • faire de nouvelles propositions

Le bilan


Avec 274 participants et plus de 500 inscrits sur la plateforme, c’est près de 40% des collaborateurs qui ont participé à la démarche. Une mobilisation très forte qui a généré beaucoup d’échanges au sein de l’entreprise.

Plus satisfaisant encore, les contributions ont été tout à fait pertinentes –  sans qu’il n’y ait eu aucun besoin de recadrage ou de censure – et permettent un véritable enrichissement de la vision.  

Véronique conclut en partageant un avantage de la démarche que l’équipe projet n’avait pas imaginé : le simple fait de lire les propositions a permis à de nombreux collaborateurs de découvrir les problématiques auxquelles sera confronté l’entreprise et a renforcé la légitimité des transformations à venir.

L’accompagnement de Cap Collectif


En engageant ses équipes de consultants aux côtés de l’équipe projet, Cap Collectif a permis à la démarche de se développer autour d’une méthodologie garantissant la qualité des résultats :

  • Le respect de l’anonymat sur la plateforme : pour garantir au participant une liberté de parole qui seule pourra lui permettre de partager son ressenti.
  • L’absence de modération a priori : les contributions ne sont pas soumises à un processus de validation avant d’être visibles sur la plateforme.
  • La mise en avant des engagements de la direction vis-à-vis des résultats afin de démontrer le sérieux de la démarche et susciter la participation (publication d’une synthèse des contributions, présentation des décisions finales, présentation de ce qui a permis d’enrichir la vision stratégique afin de mettre en évidence les apports de la consultation).

« Même si nous n’avions aucune certitude sur le résultat de la démarche, les équipes de Cap Collectif nous ont fourni un cadre méthodologique rassurant. Leur expérience a été précieuse pour éviter les écueils et proposer une consultation qui ait du sens par rapport à notre contexte et nos enjeux », conclut Véronique.

Nous avons assisté récemment à une conférence autour de la question suivante : À l’ère numérique, peut-on encore débattre ?. Les réponses à cette question se placent traditionnellement sur le plan des réseaux sociaux, qui n’ont pourtant pas grand-chose à voir avec les plateformes numériques spécialisées dans la participation citoyenne. 

La violence du débat, première caractéristique des débats en ligne réseaux sociaux


Les réseaux sociaux et leurs modes de fonctionnement mènent traditionnellement à des logiques d’interpellation directe entre utilisateurs, et d’argumentations vives si ce n’est violentes dans leur modes d’énonciations. Les analyses menées sur ces débats en ligne expliquent que ces logiques découlent des formats propres aux réseaux sociaux : écriture oralisée, utilisation de pseudonymes, pollution du débat par des informations erronées (volontairement ou non), ou encore présence d’un fil de commentaires qui encouragent chacun à se répondre.

La justesse de cette analyse s’applique aux réseaux sociaux, à l’image de Facebook ou de Twitter mais aussi aux espaces de commentaire sous les articles proposés par les médias sur leur site web. Il y a quelques années, devant ce constat d’un débat en ligne impossible, nombre de médias avaient ainsi choisi de supprimer de leur site les espaces de commentaires et fermer ainsi la porte pour quelques temps au participatif.

Néanmoins, nous pensons que ces formats de débats en ligne ne doivent pas être calqués à ceux que l’on observe sur des plateformes spécialisées dans la co-construction de la décision. 

Une consultation n’est pas un débat en ligne 


D’une part, les objectifs recherchés dans le cadre d’une plateforme de participation sont bien différents : l’enjeu est ici de co-construire une politique publique (loi, rapport, etc.) et ainsi d’aider les décideurs politiques à prendre la meilleure décision – celle qui serait la plus juste et la plus efficace au regard des divers arguments et positions qui peuvent exister sur un sujet.

De ces objectifs, découlent par conséquent des modalités particulières de recueil des opinions : celles-ci sont davantage cadrées (dans la plateforme de Cap Collectif, cela passe notamment par les colonnes dédiées aux arguments pour et contre sur une proposition, et à la structure problématisée du sujet dont il est question). Cela permet aux contributions d’être synthétisées, puis analysées, afin de fournir un document d’aide à la décision à travers une cartographie des opinions exprimées. Ainsi, l’idée première n’est donc pas l’échange entre les participants, mais bien le recueil de la plus grande diversité des opinions pouvant exister sur un sujet, qui seront utiles dans l’optique de la prise de décision finale. 

Le principe des arguments “miroir” sur la plateforme Cap Collectif, en réaction aux propositions

Ces objectifs et modalités, fondamentalement différents de ceux que l’on observe dans le cadre des réseaux sociaux ou forums, aboutissent à des effets différents. L’invective entre participants est quasi-inexistante et les contributions “violentes” sont infimes, comme le montre le taux de modération moyen sur nos plateformes, de 0,01% en moyenne. 

La corbeille apparente, garante du principe de transparence dans la modération, est notamment une des modalités qui différencie une plateforme d’un réseau social et oeuvre en faveur de contributions “apaisées” 


C’est bien face au constat de l’inexistence d’outils adaptés aux objectifs de co-construction et d’aide à la décision, et face à l’inadaptation des outils dont les modalités sont calquées sur celles des forums de discussion, qu’est née l’initiative des plateformes comme la nôtre.

La forme (d’un débat) et le fond 


L’analyse des débats en ligne tels qu’on les observe sur les réseaux sociaux ne doit donc pas être calquée sur les plateformes en ligne. Cette confusion généralisée est néfaste. Nos clients (aussi bien dans le domaine public que privé), ont la plupart du temps un regard sur le numérique marqué par leur usage des réseaux sociaux. Ces derniers ont donc tendance à porter un regard méfiant sur l’idée de plateforme en ligne, avec un fort tropisme sur la question de la modération, marqué par la peur des “trolls” ou des dérapages. Pourtant, sur les plans technique et méthodologique, avec plus de 800 projets participatifs menés sur nos plateformes, tous contextes confondus (de la consultation sur la PMA aux rythmes scolaires en passant par le nucléaire), nous sommes capables de prouver que cela est un non-sujet. 

À l’inverse, ce tropisme empêche bien souvent de se concentrer sur les questions essentielles : comment stimuler la participation, comment analyser les contributions et, surtout, comment les intégrer à la décision finale ? De notre point de vue, c’est bien sur ces plans que la méthode mérite d’être encore améliorée. Se départir de la croyance selon laquelle les participants en ligne adopteront une position violente permettrait de se concentrer sur les vrais sujets et d’approfondir la méthodologie utilisée. Précisément pour faire d’internet un espace de construction et tirer parti de l’intelligence de celles et ceux qui souhaitent construire intelligemment. Pour rappel, un exercice de consultation crédible avec des règles du jeu claires pour toutes et tous est bien le premier repoussoir pour les trolls ; à l’inverse, les consultations bancales leur offrent un merveilleux terrain de jeu.