Le 21 novembre 2018, Cap Collectif a organisé dans ses nouveaux locaux un débat en présence de Jean-Paul Delevoye et Loïc Blondiaux, respectivement Haut-commissaire à la réforme des retraites et professeur de science politique. Débrief.


Peinture fraîche et parole libre : une double inauguration

Nous attendions chez Capco ce moment avec impatience : pouvoir accueillir nos clients, partenaires et amis « chez nous » dans des locaux dignes de ce nom et discuter avec eux du sujet qui nous passionne depuis des mois pour les nouveaux de l’équipe et depuis des années pour les anciens : quelles conditions réunir pour réussir une consultation ?

Réussir une consultation, ça n’a rien de simple, ni de facile, ni de systématique. En tant qu’opérateur des consultations, nous ne réinventons pas la démocratie ; nous intervenons dans un contexte contraint et composons avec une réalité faite de pressions politiques, de tensions sur les ressources humaines et budgétaires, de (sur)contrôle…

Pourtant, les marges de manoeuvre existent ! N’ayant aucun goût ni pour le défaitisme ni pour la surpromesse, nous avons décidé d’initier notre propre cycle de débats en :

  • Réunissant des praticiens qui ont réalisé ou vont expérimenter des consultations
  • Favorisant la parole libre et directe sur les difficultés rencontrées
  • Valorisant les initiatives réussies

Deux « historiques » de la participation comme intervenants

Pour inaugurer symboliquement ce cycle de débats, nous avons demandé à deux personnalités importantes du milieu de la participation d’intervenir. Ces deux personnalités ont apporté très tôt leur soutien à Parlement & Citoyens, le projet par lequel tout a commencé pour Capco.

« Le professionnalisme des prestataires en présentiel ou en ligne est un facteur qui atteste du sérieux de la démarche. » — Jean-Paul Delevoye

Jean-Paul Delevoye est actuellement Haut-Commissaire à la Réforme des Retraites et vient de finir une première phase ambitieuse de participation via une consultation en ligne qui a réuni 25 000 inscrits et récolté 35 000 contributions. Huit ateliers présentiels ont également été organisés en région par le cabinet conseil Missions Publiques.

Loïc Blondiaux est professeur à la Sorbonne, il forme chaque année une nouvelle génération de « concerteurs » et soutient — avec bienveillance et esprit critique — beaucoup d’initiatives de la communauté incarnant « la bonne nouvelle d’une imagination démocratique de retour ».

Consultation réussie : un sujet de fond à détricoter

Cyril Lage, président et co-fondateur de Cap Collectif, animateur d’un soir, a ouvert le débat en campant le décor : « Chez Capco, nous défendons avec insistance l’idée qu’une consultation ne se résume pas à collecter des votes et des commentaires mais à ouvrir un processus décisionnel dans le cadre d’une réflexion structurée et organisée ouverte à toutes celles et ceux qui le souhaitent ».

Si l’on parle donc de décision, cela inclut un décideur. Et comme le précise l’ancien ministre Delevoye, « un bon décideur n’a pas peur de décider. Il a peur de mal décider ». De son côté, le politologue reconnaît un paradoxe : « Pour donner une existence et une réalité aux démarches de participation citoyenne, il faut une volonté politique forte. Le décideur doit apporter une considération à l’égard de la participation ». Et il n’hésite pas à admettre avoir évolué dans sa critique de la démocratie représentative : « Aujourd’hui, la menace sur la démocratie me paraît telle que j’estime nécessaire de défendre la démocratie représentative. »

Chez Capco, comme nous le rappelons régulièrement, la consultation est un exercice réciproque entre décideurs et participants. Cyril rappelle d’ailleurs que dans la méthodologie développée par Capco, une consultation est indissociable d’engagements préalables vis-à-vis de celles et ceux qui seront amenés à participer.

Jean-Paul Delevoye en a profité pour rappeler la liste des engagements qu’il avait pris pour sa propre consultation sur la réforme des retraites : restitution sous 15 jours des synthèses des ateliers en région, publication des contributions en open data, réponse nominative et publique aux 100 contributions les plus votées, réunion avec les 15 contributeurs les plus actifs, lecture de toutes les contributions en ligne et restitution sous forme de synthèse, présentation des arbitrages finaux et signalement dans le rapport final transmis au gouvernement des contributions tirées de la consultation… « Il y a un doute permanent des participants. Ce doute ne peut se lever ou du moins se réduire qu’en tenant ces engagements de restitution, » conclut-il. « Une consultation, c’est un exercice où on éclaire l’opinion mais où l’on accepte en retour d’être éclairé par l’opinion. »

En grand connaisseur des processus participatifs, Loïc Blondiaux insiste pour sa part sur le travail de synthèse, « extrêmement important pour qu’à partir d’une grande diversité de paroles, opinions, contributions récoltées, puisse être restitué un contenu fiable et utilisable ».

Les retraites, un sujet trop…  pour une consultation ?

Trop quoi ? Presque trop beau pour Loïc Blondiaux ! « On est tellement habitués aux consultations sur des sujets marginaux que j’ai été surpris par cette consultation sur ce sujet majeur. Après cette heureuse surprise, je me suis vite demandé si, justement, ce sujet n’était pas tellement majeur et politique qu’il serait complètement verrouillé par l’exécutif et donc sans réelle portée pour la consultation ».

Trop compliqué ? Certainement pas pour nos deux intervenants. Pour le chercheur, « il n’y a pas de sujet trop compliqué, mais il y a un enjeu de pédagogie et de formation majeur », tandis que l’ancien Président du Conseil économique, social et environnemental dit appliquer la même méthode à tout le monde, croyant fondamentalement « à l’intelligence des citoyens, à l’intelligence des journalistes, à l’intelligence des organisations syndicales, à l’intelligence administrative, à l’intelligence des politiques. »

Le temps, grand oublié des démarches de participation ?

Loïc Blondiaux confirme que dans la majorité des cas, les consultations sont réalisées dans des calendriers extrêmement contraints qui ne permettent ni une préparation suffisante en amont ni une analyse réelle des contributions. Sans parler des cas encore trop nombreux où les consultations sont réalisées après que la décision ait déjà été prise ! Pour sa part, Jean-Paul Delevoye s’en défend : « c’est la première condition que j’ai posée pour accepter la mission que souhaitaient me confier le Premier ministre et le Président de la République : du temps ! »

Les organisations syndicales contournées ?

Selon Jean-Paul Delevoye en évoquant la consultation sur la réforme des retraites, « il y a eu effectivement une suspicion sur cette démarche de la part de la majorité des organisations syndicales », qui pouvaient y voir un « contournement » voire « un subterfuge pour affaiblir le dialogue social ». Mais le Haut-commissaire constate aujourd’hui « plutôt un intérêt », indiquant que ces organisations « seront présentes lors de la journée de restitution du 13 décembre où seront dévoilés les résultats de la consultation ». Ce qui va dans le sens de la conviction de Loïc Blondiaux, qui croit qu’il est « non seulement de l’intérêt mais de la nécessité d’articuler ce type de démarche avec la représentation des corps intermédiaires. »

25 000 participants c’est beaucoup ?

Quand vient la question du nombre, le professeur en science politique « regrette que sur ce type de consultation la communication ne soit pas plus importante, avec des campagnes massives de spot télé par exemple ». Pour illustrer son propos, il évoque l’un de ses étudiants ayant articulé sa thèse sur le fait qu’un exercice de consultation ne pouvait toucher plus de 1% de la population concernée. En ajoutant : « à cet égard, 25 000 participants ce n’est pas représentatif, certes, mais c’est significatif ! »

Jean-Paul Delevoye, pour sa part, se veut « surtout attentif à la qualité des contributions » et insiste sur le fait que celles-ci sont apparues « pertinentes et respectueuses, avec une modération infime ». Si ce chiffre de 25 000 participants atteint par « sa » consultation est effectivement élevé au regard de consultations similaires, le Haut-commissaire estime que « le lancement avec le Premier ministre a joué un rôle décisif dans la mobilisation » et il reste attentif à un enjeu majeur : celui « d’aller toucher le public de ceux qui ne s’expriment pas, qui ne sont pas venus aux ateliers ou sur la plateforme ».

Un enjeu de stabilisation de la démocratie

Jean-Paul Delevoye a rappelé l’enjeu dans notre société de témoigner auprès d’un citoyen non seulement d’une écoute mais d’une confiance en lui dans sa capacité à faire partie du collectif et participer à l’élaboration d’un avenir commun. Dans un contexte où l’avenir fait peur. Il a également rappelé l’enjeu de stabilisation/déstabilisation des sociétés selon qu’une démocratie s’appuie sur le socle des convictions ou la volatilité des émotions. En estimant que sa responsabilité en tant que décideur et politique était de « non pas demander l’obéissance mais d’apporter à chaque citoyen la capacité de se forger sa propre conviction. »