Toutes les époques tendant à déprimer ont connu leur pilule miracle. Grâce à la crise de confiance généralisée qui touche la démocratie et les institutions politiques, nous n’échappons pas à l’enfilage de certitudes rhétoriciennes (peu) rassurantes sur les moyens de nous sortir du chaos annoncé. Et tant pis si nous perdons un peu le fil avec la réalité.

Récemment, nous avons ironisé (très gentiment) à propos d’une énième conférence-débat-colloque-table ronde portant sur les effets envisagés de la civic tech. Notre propos n’est évidemment pas de fustiger les positions des uns et des autres sur le sujet, mais de poser le doigt sur un danger : celui de considérer que la civic tech pourrait être une solution ou un problème pour la démocratie.

 

Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. — Molière, Le Malade imaginaire

 

Depuis 2016, pas une semaine (ou presque) sans cette litanie d’interrogations sans réponses :

L’utilisation ad nauseam d’un concept en manque de définition conduit invariablement à une impasse : celui d’un récipient fourre-tout qui dilue automatiquement la potion qu’elle enferme. Au pire, la “civic tech” devient un mot-valise qui ne signifie plus rien et qu’on emploie de manière contre-productive (le prétexte civique, ou civic washing) par bêtise ou par méchanceté. Au mieux… il n’y a pas de “au mieux”. En vérité, la “civic tech” est devenue une construction lexicale sans envergure, calée sur les autres énergumènes du même acabit : LegalTech, FinTech, CleanTech, GreenTech, BioTech, MedTech, HealthTech, EdTech, blablaTech — qui dénotent avant tout une fascination pour la technologie et un goût immodéré pour la classification.

Tordre le bras aux fantasmes

Notre système français repose sur des fondations d’un autre âge. Pas celles de Mansart ou d’Eiffel mais plutôt celle d’une vulgaire tour en béton armé, aujourd’hui fissurée par le temps. En 1958, la Ve République a été imaginée dans un contexte historique (la décolonisation dans la douleur) et social particulier : c’est une époque où la proportion de bacheliers dans une génération atteint péniblement 10% (contre près de 80% en 2017), où seule 10% de la population posséde un téléviseur quand aujourd’hui 80% des gens utilisent régulièrement internet.

Pourtant, bien des décisions paraissent encore se prendre en toute décontraction avec les normes mentales des années 50, niant la réalité d’une société cultivée, connectée, apprenante, et dont nous connaissons le désir de participer à la co-fabrication de la décision publique ou, au moins, de faire du citoyen un acteur continu de la démocratie.

Partant de là, “le moins pire des systèmes” pourrait être promis — sur le papier — à une belle mutation. L’utilisation de la puissance du numérique au bénéfice des institutions nous permet de croire collectivement à un retour de la confiance dans la production de communs, à commencer par la production de décisions plus efficaces. C’est le sens de la première action politique de Barack Obama lorsqu’il a été élu, dès 2009.

Regarder vers l’avant

C’est ici que prend son sens ce mouvement diffus, médiatique, un poil abstrait, qu’on appelle la “civic tech” : rien d’autre que l’ouverture et la transparence des processus de décision publique au moyen, notamment, de la technologie, pour une plus grande efficacité de l’administration, des normes et des lois qui cimentent notre quotidien. La technologie n’est pas une fin en soi : elle favorise simplement la participation d’un public plus large et plus diversifié mais ne s’oppose en rien aux méthodes traditionnelles de concertation citoyenne.

De notre côté nous poursuivons notre mission consistant à convaincre les décideurs (publics et privés) de considérer la participation citoyenne et la transparence des méthodes d’intelligence collective utilisées pour le recueil de cette participation comme une solution et non une contrainte. D’embrasser la vision d’une société fondée sur la collaboration des individus qui la composent.

A toutes ces interrogations lancinantes qui structurent le doute, la réponse est simplissime : le politique peut tout à condition de le vouloir. Participer et exiger les conditions de la participation est un acte politique. Ne pas participer et ne pas exiger les conditions de la participation est également un acte politique. Ce n’est pas la “civic tech” et ses acteurs fantômes qui sauveront le monde : ce sont les citoyens dans leur globalité qui décideront de reconstruire collectivement, en bonne intelligence, la société dont ils rêvent.