“L’Etat-plateforme, un chef d’orchestre qui organise la transversalité”

Dans le cadre des Rencontres des acteurs publics, organisées au Conseil d’État le 9 octobre, Cyril a été interviewé par Bastien Scordia, journaliste pour Acteurs Publics TV. Occasion d’aborder les questions de participation, d’Etat-plateforme et de politiques publiques.

Verbatim

Bastien Scordia — “Vous êtes le président de Cap Collectif et de Parlement & Citoyens. Ces deux structures ont pour ambition de contribuer à l’émergence d’une démocratie basée sur la transparence, la participation et la consultation : ces trois valeurs sont-elles les conditions préalables à la réussite du développement d’un Etat-plateforme ?”

Cyril Lage — “On le pense, mais avant nous c’est le président Obama qui a pensé cette vision de la démocratie puisque lors de son premier mandat, de son entrée à la Maison Blanche, il avait signé un memorendum pour la transparence et le gouvernement ouvert — l’open government pour les Anglo-saxons — qui vise à considérer qu’on doit effectivement transformer les modes de décision et de fonctionnement des démocraties représentatives en mettant au coeur de leur fonctionnement la transparence, la participation et la collaboration. Ce sont les trois piliers qui ont ensuite donné naissance à ce concept d’Etat-plateforme.

BS — “Comment la société civile peut contribuer au développement de cet Etat-plateforme ?”

CL — “Principalement par la place qui va lui être accordée par la puissance publique, que ce soit au niveau national ou au niveau local. Soit — quand on parle de transparence on parle souvent d’open data — à travers la mise à disposition de ces données, c’est-à-dire la façon dont les citoyens peuvent s’en emparer pour mener des analyses voire des projets concrets, qui leur permettent d’avoir une compréhension du fonctionnement des institutions. Egalement à travers le levier de la participation, où on pourra, comme on l’a déjà fait pour de nombreux projets comme le projet de loi République Numérique, associer le citoyen à la fabrique de la loi. Il y a aussi la mécanique des budgets participatifs, où il ne s’agit pas de co-construire une décision mais de proposer des idées qui seront ensuite, par un système de sélection qui peut impliquer le citoyen, aboutir à la réalisation de projets financés par les collectivités locales.”

Les fonctionnaires et les agents ont une place essentielle

BS — “L’idée c’est de co-construire véritablement cet Etat-plateforme ?”

CL — “Oui absolument, et aussi de ne pas considérer que ce n’est qu’un jeu à deux, entre l’élu et les citoyens, puisque les fonctionnaires et les agents ont une place essentielle dans ce dispositif. La notion d’Etat-plateforme tend aussi à considérer qu’on doit casser les silos au sein des organisations et faire en sorte que l’information circule mieux au sein de l’organisation et qu’on développe les collaborations entre les différents services de l’Etat. C’est vraiment un troisième acteur à ne pas oublier.”

BS — “Un changement de paradigme qui est nécessaire sur cet Etat en silo que cite le Conseil d’Etat dans son rapport annuel.”

CL — “Absolument, c’est un changment de paradigme. C’est passer d’une logique dans laquelle l’Etat centralise des moyens pour servir les citoyens à une logique où il deviendrait le chef d’orchestre qui organise la transversalité et recherche à stimuler l’implication des citoyens et l’initiative des agents.”

BS — “L’Etat-plateforme peut-il être une composante essentielle de l’autonomie du citoyen et un accélérateur démocratique ?”

CL — “On ne peut pas avoir un plan de construction de l’Etat-plateforme, c’est quelque chose qui se fait par touches successives et par expérimentations. On peut avoir la perspective d’arriver à ça, mais c’est la multiplicité des expérimentations au niveau national et au niveau local qui peut nous aider à construire cette vision dans laquelle on est — on  parlait de changement de paradigme — dans une conduite du changement. Ce qui veut dire résistance. Donc faire un “switch” d’un système pyramidal et centralisé à un système plus horizontal d’un seul coup paraît peu opérant.

BS — “Une véritable diffusion de culture ?”

CL — “Oui. Plutôt être dans une logique expérimentale, de pouvoir se donner ce droit à l’erreur dans ces nouvelles façons de faire, et essayer de tirer des apprentissages et de casser les résistances en démontrant que ces nouvelles façons de faire génèrent du bénéfice par tout le monde. C’est aussi ça dont il est question : que chacun trouve son compte dans cette transformation.”

Nous allons tenter une expérimentation au niveau des écoles

BS — “La culture c’est aussi une question de formation. Y a-t-il un déficit en la matière ?”

CL — “N’ayant pas une connaissance de la formation des agents, je ne dirais pas forcément qu’il y a un déficit. Ce qu’on sait, culturellement, c’est que notre modèle d’éducation est basé sur l’apprentissage et la restitution de savoirs et pas franchement sur la collaboration. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous allons tenter une expérimentation au niveau des écoles parce qu’on pense, effectivement, qu’il y a matière — dès le début, pas en attendant des années de rentrer dans la fonction publique — dès le départ dans le parcours éducatif, d’avoir des temps collaboratifs dans lesquels on peut amener les enfants à devenir des citoyens demain, à pouvoir confronter leurs connaissances et leurs points de vue à la contradiction de l’autre. C’est comme ça qu’on peut développer cette culture, et pas simplement par des formations qui viendraient à l’issue d’un parcours académique avant de rentrer dans la fonction publique.”

BS — “C’est essentiel maintenant cette co-construction, cette collaboration ?”

CL — “Ça paraît assez indispensable quand on voit l’état de rupture des relations et de la confiance entre les citoyens et les élus, et avec les agents dans une moindre mesure. Le taux d’abstention, le rejet des citoyens pour tout ce qui a une coloration politique, plaide pour sortir du statu quo. On ne peut plus rester comme ça, comme on l’a fait pendant des décennies. Ce dont on parle — la participation, la transparence — ce concept d’open gov qui aurait 10 ans, en réalité il est inscrit dans la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen depuis 1789 : le droit à la participation, l’obligation pour un agent public de rendre compte de son administration. Aujourd’hui on a des populations qui sont matures, avec des niveaux d’éducation qui sont extrêmement élevés — 85% de bacheliers dans les classes d’âge aujourd’hui contre moins de 10% en 1958, date d’entrée en vigueur de la Constitution actuelle. Aujourd’hui les citoyens attendent ça, ils attendent véritablement qu’on leur rende des comptes et d’être impliqués dans l’élaboration des décisions. Ils ne veulent pas être des consommateurs passifs des politiques publiques.”